Au nord du Yémen, les morts invisibles (à l'occasion de la conférence de Genève)

Mardi 25 avril 2017 — Bonjour,

Après plus de deux ans de guerre, la situation humanitaire et médicale est désastreuse au Yemen et ne fait que se détériorer alors que près de 15 millions de personnes n'ont pas accès aux soins de santé les plus basiques. La moitié des structures médicales ne sont pas opérationnelles en raison de destructions ou de manque de personnel ou de médicaments. La flambée du prix de l'essence rend encore plus difficile le transport des blessés vers les centres de santé. Facteur aggravant, le personnel médical n'est plus payé depuis octobre 2016.

Alors que les pays donateurs sont en réunion ce mardi à Genève pour se pencher sur le Yemen, vous trouverez ci-dessous un statement illustrant la gravité de la situation.

Pour info, des interviews sont possibles depuis Paris ou depuis le Yemen.

Cordialement,

Raphaël Piret

Au nord du Yémen, les morts invisibles

Coincé entre deux montagnes, Haydan est un village reculé, figé dans le temps. Certaines maisons y ont des airs de forteresses moyenâgeuses aux meurtrières desquelles des visages curieux apparaissent occasionnellement. Au bout de la route qui y mène et qui alterne bitume défraichi et chemin de terre, on s’imagine un lieu propice à la méditation où internet n’est qu’un concept et les contacts téléphoniques demeurent aléatoires. Mais le son des avions de chasse saoudiens qui survolent le village, tout comme les bâtiments défigurés par des missiles, rappellent que nous sommes dans un pays en guerre, et que la ligne de front n’est qu’à quelques kilomètres.

A l’été 2016, MSF doit quitter Haydan en raison des violentes frappes aériennes dans le gouvernorat de Sa’ada, des frappes aux conséquences tragiques pour l’organisation avec l’attaque sur l’hôpital d’Abs qui tue 19 personnes et fait 24 blessés le 15 août 2016. Dans la foulée, les équipes qui travaillent dans plusieurs hôpitaux du gouvernorat se retirent, laissant des milliers de patients sans soin.

Le départ de MSF est préjudiciable dans cette zone rurale et pauvre ou l’hôpital le plus proche se trouve désormais à 1h30 de route. De nombreux patients sont incapables de payer le trajet ou les médicaments et risquent le pire comme l’explique un édile local : « ici, les gens meurent dans le silence, ils sont invisibles car ils ne peuvent pas se déplacer. Il y a des dizaines de personnes dans ce cas, surtout des femmes et des enfants ».

Six mois après ce départ en urgence, une équipe permanente composée de trois personnes est de retour à Haydan : un médecin, un infirmier et un coordinateur. Le 19 février, ils relancent officiellement les activités médicales de MSF sur place. Rapidement, le bouche à oreille fait son travail et les patients arrivent en nombre.

« Il n’y a pas de routine ici »

Il n’est que 8h du matin ce mardi 4 avril et déjà une vingtaine de personnes attend sous une large tente à l’entrée du bâtiment. Deux employés prennent les premières informations auprès des patients afin de les enregistrer et surtout de définir le degré de priorité : vert pour le plus bénin, rouge pour le plus grave. Les patients sont ensuite orientés vers les différents services, notamment ceux pris en charge par MSF : les urgences, la maternité et la pédiatrie. Dr Roberto Scaini, le chef de l’équipe médicale, passe rapidement d’un patient à un autre : « je m’assure que tous les cas sont envoyés vers les services adéquats. Je me fais aussi une idée de la charge de travail afin de bien l’organiser. D’un jour à l’autre c’est très variable, il n’y a pas de routine ici ».

Deux enfants en bas âge atteints de rougeole sont amenés aux urgences et le Dr Scaini, que l’ensemble de l’équipe appelle affectueusement Roubi, supervise son équipe et les forme afin que chaque cas soit dûment traité et documenté.

Quelques minutes plus tard, une fillette arrive avec des brûlures au visage et à un pied. La veille au soir, elle est tombée dans un feu. Son père l’a amené à l’hôpital durant la nuit pour les premiers soins et il faut désormais changer ses bandages.

Toute la matinée, les cas se succèdent et la petite salle d’urgence ne désemplit pas. A côté de la petite fille aux brûlures, un enfant atteint de pneumonie et modérément malnutrie s’époumone. Ses parents, désemparés, observent le ballet médical autour de l’enfant.

Assis sur des bancs, accroupis contre les murs, les patients et leurs proches attendent dans le calme. Une partie d’entre eux vient du village de Haydan, les autres habitent des hameaux souvent reculés, perdus dans les montagnes. Ces familles sont particulièrement vulnérables, elles sont les victimes cachées de la guerre, celles qui meurent loin des lignes de front. « Ces gens vivent à des kilomètres du centre de santé. Beaucoup n’ont pas de véhicule ou les moyens de se payer un taxi alors ils attendent le dernier moment s’ils sont malades. Des personnes meurent alors qu’elles pourraient être traitées, tout simplement parce qu’elles ne peuvent venir jusqu’ici », explique le Dr Scaini.

Aux frontières de la guerre

Lorsque MSF a quitté le centre de santé de Haydan en août 2016 suite au bombardement de l’hôpital d’Abs, la population a dû se tourner pour la majorité des services médicaux vers la ville de Sa’ada, à 1h30 de route. Déjà en 2015, l’hôpital d’Haydan avait été la cible d’une frappe aérienne. Derrière un mur, les gravats sont entassés, marque indélébile d’une attaque contre des civils et du personnel médical.

Il est 23h passé lorsque le Dr Scaini reçoit un appel d’urgence. Devant l’hôpital, les lumières de l’ambulance déchirent le ciel obscur. Un petit corps est étendu sur un lit de la salle d’urgence. Sous une couverture de survie, un enfant de 13 ans pris de convulsions. Sa tête est bandée. Quelques heures plus tôt, il était au combat et a été touché par une balle. L’hôpital d’Haydan n’a pas de salle d’opération et n’est pas en mesure de prendre en charge ce patient dont le pronostic vital est engagé. Quelques minutes plus tard, l’ambulance disparaît dans la nuit, direction Sa’ada, emportant avec elle une vie sans doute perdue.

C’est une histoire parmi tant d’autres de vies perdues dans l’ombre, l’histoire d’un conflit qui se déroule à huis-clos dans une zone hors du temps où les civils périssent sous les bombes, dans la misère et l’oubli et où des enfants meurent au combat pour défendre des intérêts qui ne sont pas les leurs.

(c) Florian SERIEX
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